FILM ETHNOGRAPHIQUE ET HISTOIRE
Jean‑Dominique Lajoux
La recherche anthropologique traverse actuellement une période difficile.
Elle tend à se remettre en question au fur et à mesure qu'elle prend conscience d' elle‑même. L'ethnologue, qui pratique une discipline scientifique enfantée par l'époque coloniale est assailli de sentiments de culpabilité. il juge les actions des nations expansionnistes et prend la défense des peuples en cours de développement. Dans un autre domaine, mais dans un même mouvement d'évolution, le texte cède peu à peu à l'image. Le film devient un mode d'expression prépondérant.
Du point de vue théorique, le film apparaît comme étant un moyen idéal pour aborder la quasi‑totalité des domaines de la recherche. Le cinéma ne permet‑il pas d'enregistrer toutes sortes d'événements et aussi de les restituer facilement avec une certaine fidélité? Par ailleurs, sur le plan pédagogique, on peut dire qu'un film court vaut mieux qu'un long discours.
Dans la pratique cependant, il en va différemment: dés que le film fait, personne ne se soucie plus de le voir. En effet, pour la communauté des ethnologues nés avant la dernière guerre, le film n'est pas un moyen sérieux d'expression et encore moins une source sûre de données ethnographiques. Il serait vain, aujourd'hui en France, de vouloir chercher dans la volumineuse littérature anthropologique non spécialisée dans le cinéma, la moindre citation faisant référence au seul titre d'un film. Fait plus surprenant encore, très peu d'anthropologues l'utilisent pour étayer leur cours.
On peut affirmer que pour bon nombre d'ethnologues le film n'existe pas encore; ainsi, simple constatation, les chercheurs qui travaillent sur le conte ont‑ils jamais associé l'étude des gestes et des mimiques d'une conteuse à l'analyse structurale du texte de la même histoire? N'y a‑t‑il pas dans les gestes qui accompagnent le récit, l'explication de certaines ambiguïtés voulues du langage? Du point de vue de l'éthique de la recherche, tout se passe comme si toutes les disciplines et les techniques de recherches étaient fécondes et efficaces et qu'en revanche le cinéma était un moyen de dépenser de l'argent mal à propos. Hormis la relative indifférence, pour ne pas dire l'hostilité des milieux ethnologiques ou anthropologiques vis‑à‑vis de l'image, un autre facteur de carence vient en accentuer la discrimination et la désaffection: l'impondérable technologique! Vouloir montrer un film relève en effet de la plus folle témérité. Il s'agit en d'autres termes de souhaiter faire une projection, donc de disposer d'une salle spécialement adaptée à cet effet. Elles existent; eues sont même nombreuses, mais elles sont bien souvent équipées d'appareils trop anciens ou d'un format différent de celui du film projeté; leur acoustique est généralement d'une qualité déplorable. Le son du film est inaudible en raison du bruit du projecteur; l'image, lorsqu'on la voit, est soit trop petite, soit trop sombre. Quand la salle est excellente, elle est réservée à d'autres usagers. En bref, pour le militant de l'audiovisuel, l'établissement d'un programme de cours à base de projections de films confine au fait d'armes. De quoi décourager les plus persévérants, s'il s'en trouve encore !
Un livre, un article de revue, sont des documents que chacun peut consulter facilement sur sa table de travail, voire en bibliothèque pour les textes anciens et rares. Un document filmé en revanche, pour être profitable, fait entrer en jeu trop de contingences. Cependant la mise au point de procédés nouveaux a déjà hissé le film au niveau du microfilm ou de la microfiche, et rendu plus aisée sa consultation. Gageons qu'avant 1980, la consultation de films ou de documents sera aussi simple et aussi facile que celle des imprimés.
n n'est pas nécessaire d'entreprendre un tour d'horizon sur la situation du film ethnographique dans le monde pour évaluer les possibilités d'enquête ou d'expression de ce nouveau moyen de recherche. En effet, près de trois mille chercheurs réunis lors du IXe Congrès international des sciences anthropologiques et ethnologiques qui s'est tenu à Chicago en 1973, ont ratifié les résolutions proposées lors 0e la conférence générale sur l'anthropologie Quelle. Nous n'allons envisager ici que certaines des possibilités et des méthodes d'utilisation de films ethnographiques par les chercheurs de quelques pays.
En France, celui‑ci reste habituellement un produit pour projection standard. Toutes les recherches portent sur la phase de la prise de vues, sur les nouvelles techniques et les nouveaux appareils de terrain, jamais sur les problèmes de projection ou de perception des filins parles spectateurs qui en sont les destinataires. Hormis deux chercheurs) [1] qui étudient la danse, image par image ou plan par plan à partir de huit ou de super‑huit, il n'y a pas de recherches menées par des ethnologues français dans ce domaine.
Aux États‑Unis par contre, des études sont en cours, fondées exclusivement sur l'analyse de documents filmés' [2] . Par exemple dans ses recherches sur la danse dans le monde, Alan Lomax [3] et l'équipe Choreometrics de l'Université Columbia n'utilisent que des bribes de films, tout au plus quelques plans. Il va sans dire que l'utilisation qui est faite de ces plans est totalement indépendante du contenu du film élaboré d'où ils ont été extraits. Les informations recueillies des analyses dûment codées sont dépouillées et comparées sur ordinateur (Lomax, 1969)
En Italie, dans le cadre des travaux de l'Institut pour la recherche sur les communications de masse, des études ont été faites sur la perception du contenu des images cinématographiques par différents spectateurs, à partir de films expérimentaux (Calisi, 1972).
Mais d'une manière générale le film ethnographique n'est pas considéré comme un moyen de recherche et les chercheurs, dans l'ensemble, estiment que rien de nouveau n'apparaîtra, qu’ils ne connaissent déjà, lors de la vision d'un film. Le cinéma ne peut donc être que le moyen d’exprimer les résultats de travaux divers sous la forme d'une conférence illustrée par des images animées qu'on appelle alors: film ethnographique.
Parallèlement, il semble admis qu'un film quel qu'il soit, ne puisse être vu et compris que d'une seule manière, celle qui a été décidée à la réalisation !
Or, rien n'est plus faux. D'une part parce que chaque spectateur voit dans une oeuvre cinématographique les détails qui s'accordent le mieux à sa sensibilité, à ses préoccupations scientifiques ou intellectuelles.
D'autre part, parce que la projection cinématographique n'est pas un impératif absolu pour la restitution des images d'un film. Il y a en effet diverses façons de visionner les images inscrites sur la pellicule:
a) par projection ininterrompue à vitesse constante dans une salle publique obscure (vision d'une oeuvre conçue dans le temps, réalisée avec les moyens d'expression propres au cinéma: montage, sonorisation, titrage, etc..),
b) par projection discontinue avant ou arrière, à vitesses variées ou image par image en salle obscure ou sur appareil à écran individuel (analyse de documents filmés en vue de l'étude des mouvements, du contenu des images, de leur interaction, etc.) .
Dans la première formule de vision, l'objectivité d'un plan isolé est subjectivisée par celle du plan qui précède et celle du plan qui succède, le rétablissement d'une partie de cette objectivité ne pouvant se faire que par plusieurs visions consécutives du film.
Dans les autres formules, l'image et le plan4 sont les deux unités d'analyse. Ils deviennent totalement indépendants du récit proposé par le film entier et peuvent ainsi être perçus selon les seuls faits qu'ils relatent.
Il apparaît alors que s'il n'y a qu'une seule manière de voir, elle est dictée par l'opérateur de prise de vues qui a choisi ses cadrages en fonction des événements qu'il voulait montrer dans ses images. Son «comportement scientifique» consistant à toujours adopter le point de vue et les cadrages les plus appropriés pour observer et enregistrer la scène choisie.
Chacune des prises de vues qu'il effectue par la mise en marche puis l'arrêt de sa caméra, constitue l'unité de base de la construction de tous les films et cette unité est le plan.
On peut considérer que le plan est l'élément qui exprime le plus authentiquement un moment d'une réalité.
En résumé, et appliquée aux documents filmés sur les sciences de l'homme, la projection continue en salle obscure mène au cinéma d'auteur, à thèmes plus ou moins ethnographiques ou sociologiques, éventuellement au film pédagogique.
Par contre la projection discontinue débouche sur la recherche scientifique et permet la critique des sources que constituent les documents filmés. En effet, par cette méthode de vision,'Ie film devient une source de données ethnographiques lorsque les prises de vues sont récentes ou de données historiques lorsqu'il s'agit de films anciens. Ainsi peuvent être appréhendés des faits d'un genre nouveau, trop fugaces pour avoir fait l'objet d'observations directes. La voie est ouverte, entre autres, à une histoire et une anthropologie du geste, des attitudes, des comportements humains5'. Enfin par le caractère permanent du fait enregistré sur film qui peut à loisir être répété à toutes époques, tous les documents filmés d'ethnographie deviennent avec le temps des documents incomparables pour l'histoire.
LE FILM ETHNOGRAPHIQUE POUR L'HISTOIRE
LA CRITIQUE DES DOCUMENTS FILMES
L'IMAGE ET LE TEXTE
LES DOCUMENTS FILMS BRUTS
COPIE DE CONSULTATION ET ARCHIVAGE
MAGNÉTOSCOPE ET CONSULTATION INDIVIDUELLE
UN PROCÉDÉ NOUVEAU
Calisi, R. (1972), Il film di ricerca in etnologia e antropologia. Venise: Biennale di Venezia. Document multigraphié 76 p. dont 6 photographies.
Guilcher, J.‑M. (1963), La tradition populaire de danse en Basse‑Bretagne. Paris‑La Haye: Mouton, 617 p.
Koechlin, B. (1968), «Techniques corporelles et leur notation symbolique». Langages 10: 36‑47.
Lajoux, J.D. (1970), «L'ethnologue et la caméra». La Recherche 1: 327‑334.
‑(1972), «Le film ethnographique. tendances actuelles et réflexion sur un festivals ». Ethnologie française 2: 190‑198.
‑ (1974), «La durée des films ethnographiques». Research Film 8 (3): 233‑245.
Lomax, A. (1969), Choreometrics: A method for the study of cross‑cultural pattern in film. New York, Columbia University, Sonderdruck and Research Film 6: 505‑517. (1971), «Toward an ethnographie film archive». Filmmakers Newsletter: 31‑38.
Rouch,J.(1971), Montage et réalité du film ethnologique.1er Congrès d'ethnologie européenne (communication orale non publiée).
Samaran, C.; Sadoul, G. (1961), «Témoignages photographiques et cinématographiques», L'histoire et ses méthodes, pp. 1390‑1410. Paris: Gallimard, Encyclopédie la Pléiade.
Sorenson ; E. R. (1967), “A research program in the study of changing man”, Current anthropology 8: 443-469.
-(1974), “Anthropological film: a scientific and humanistic ressource, Science 186, N° 4169
Turquetil, A. (1926), “Notes sur les Eskimos de la Bae d’Hudson”, Anthropos 21 : 419-434
[1] Jean‑Michel Guilcher, dont les travaux sur la danse populaire en France sont fondés exclusivement sur l'étude du film 8 mm à la visionneuse, principalement sa thèse de doctorat ès‑lettres, " La tradition de la danse en Basse‑Bretagne". Francine Lancelot, pour ses travaux de recherches sur « Les sociétés de Farandole». Toutes les transcriptions choréographiques nécessaires à sa thèse ont été faites à partir d'analyses de film de super 8 mm.
[2] Ray Birdwhistell. a développé la science du « kinesics». Schefflen étudie le comportement de plusieurs familles (une caméra ayant tourné durant 48 heures dans la cuisine d'une de familles). William Condon, par des analyses au 1/25 et 1/40e de seconde a mis en évidence le synchronisme des mouvements du corps du speaker et de celui des personnes qui l'écoutent, E. Richard Sorenson étudie les comportements des peuples de Nouvelle‑Guinée en analysant des dizaines d'heures de films montrant hommes, femmes ou enfants dans leur comportements quotidiens par de longs plans fixes enregistrés spécialement pour ces études.
[3] Cf. Alan Lomax, Irmgard Bartenieff, Forrestine Paulay, Choreometrics: A method for the study of cross‑cultural pattern in film, New York, Columbia University; Sonderdruck and Research Film 6, 1969, pp. 505‑517.
4 Sans arrêt dans la prise de vues, les mouvements de caméra laissent à gauche ou à droite de l'écran les faits qui continuent à se dérouler en dehors du champ. Ainsi deux actions distinctes et distantes liées par un mouvement de caméra sont obligatoirement authentiques puisque aucun artifice de compression, de dilatation ou de changements du temps ne permet de les trafiquer. Il y a donc en plus de son «objectivité photographique» une «vérité temporelle» du plan.
5 Dans ces recherches sur le "geste" Bernard Koechlin utilise les prises de vues cinématographiques en projection vue par vue pour exécuter des croquis montrant la position des membres, du corps, de la tête des acteurs qu'il étudie. En comparant le film à la notation des mouvements, B. Koechlin déclare: « L'idée, souvent admise que la prise de vue cinématographique peut remplacer la notation symbolique est une erreur. Le film est cependant d'une aide certaine dans la mesure où il permet d'accumuler les documents à encoder ultérieurement et surtout de décrire exhaustivement l'environnement et la situation» (Koechlin, 1968, pp. 46‑47).