Souvenirs d’une première expérience de terrain en tant qu’anthropologue

Cédric Corneloup, doctorant, Université Paris 8

Je ne puis décrire avec exactitude les premières impressions qui m’ont traversé l’esprit lors de mon premier terrain. Le Népal, destinée que j’avais choisie dans le cadre de mes études sur les réfugiés tibétains,  reste une destination lointaine, un pays méconnu emprunt des rumeurs et du mysticisme des plus fous.

N’ayant pas l’esprit aventurier, je me suis largement documenté sur ce pays et sur l’ethnie tibétaine, de façon à ne pas rencontrer de mauvaises surprises une fois sur place. Ce travail préliminaire, indispensable en anthropologie, n’est pour autant une garantie dans l’absolu, car nul écrit de voyageur, nul documentaire télévisuel, ne pourra restituer à cent pour cent l’atmosphère que j’ai pu rencontrer, et j’imagine que c’est sûrement le cas pour n’importe quel pays ne répondant pas à notre propre creuset culturel.

·        Premiers contacts avec l’autre réalité

L’épreuve la plus difficile reste pour moi l’atterrissage à l’aéroport de Katmandou. Certes, quelques minutes auparavant, j’avais été séduit par la vue imprenable de la chaîne himalayenne flottant au-dessus des nuages. Déjà, au travers du hublot, lorsque l’avion s’apprêtait à atterrir, je distinguais très nettement des habitations très différentes de mon pays natal, et des cultures en terrasses. Bien qu’arrivant dans un aéroport international, j’avais déjà conscience de débarquer dans une autre dimension, dans un autre monde, dans une autre époque… les mots me manquent pour qualifier ces impressions. La piste se trouve de plein pied avec les habitations (on se demande d’ailleurs si on ne va pas s’écraser dessus), et des vaches broutent l’herbe autour du tarmac.

On m’avait raconté que certains occidentaux craquaient à peine descendus de l’avion. Qualifiant à l’époque cette attitude de stupide, je comprenais maintenant le sentiment qui les avait animés. J’ai honte de dire que j’ai été tenté de verser à cet instant dans le même type de compulsion. J’ai eu alors un réflexe inattendu, dans le but inavoué de me rassurer, de sourire, devant l’arrivée du bus sorti d’un autre âge devant nous amener jusqu’au terminal. En plus de la présence d’un cortège paramilitaire à la tenue des plus fantoches en guise de comité d’accueil, l’effet restait comique, même s’il cachait un aspect beaucoup plus sombre qui allait se confirmer lors de mes premiers pas à l’extérieur de l’aéroport : toutes mes valeurs allaient en l’espace d’un claquement de doigts s’écrouler : plus rien ici de ce qui ressortait de mon éducation, de mes normes culturelles, et même du travail préparatoire que j’avais fait en me documentant n’avait d’importance. Mes préconçus, mes préjugés n’étaient plus rien, s’envolaient en fumée. Ici l’atmosphère est différente, les gens grouillent de partout, vous regardent d’un œil qui semble animé par la convoitise, car vous êtes « l’occidental » ; dans une cacophonie perturbante, ils vous posent des rafales de questions, n’attendant à peine que vous ayez répondu : « Comment t’appelles-tu ? De quel pays viens-tu ? C’est ta première fois au Népal ? ».

Durant trois bonnes journées, - trois bonnes nuits aussi au cours desquelles j’eus du mal à trouver le sommeil-, ces sentiments mirent à mal mon émotivité,et je me sentais épié à chaque instant par tous ces regards qui semblaient converger vers moi. Je réussis toutefois à surpasser cette période qui semble interminable en me disant tout simplement : « Si des hommes sont capables de vivre ici, toi aussi tu en es capable, car tu n’es physiologiquement pas différent d’eux ».

Cette phrase m’aida beaucoup car,  passé ce cap des trois premiers jours, je découvrais effectivement un autre monde, avec enthousiasme et une curiosité que je n’avais jusqu’à présent que très rarement ressentis. Les sentiments négatifs laissaient place aux sentiments positifs, et l’ouverture d’esprit que ce premier voyage m’a donnée me pousse à inviter quiconque à en faire de même. A chaque fois que je repars au Népal, il me faut toujours un temps d’adaptation, beaucoup plus court toutefois, car la désorientation est telle que je ne puis passer outre. Je me suis fais une raison : malgré mes aspirations à devenir anthropologue, cela m’arriverait à chaque fois.

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·        Premier terrain, premières découvertes (Extrait) :

La seconde raison réside dans la vocation pour le moins atypique de l’anthropologue, surtout lorsque vous arrivez dans un pays dit « en voie de développement ». Quels étrangers viennent visiter ces pays ? Les touristes en manque de bronzage, de randonnées, de sensations fortes, de safaris, etc. S’ils ne font par partie de cette catégorie, ce sont forcément des humanitaires, appartenant à une association caritative. Et l’anthropologue dans tout ça ? Il est très difficile de le positionner par rapport à ces deux groupes. C’est justement le problème que j’ai rencontré lors de mon premier voyage. J’étais alors accompagné de mon hôte tibétain qui m’emmenait visiter la région, et son père me regardait aller et venir, sans pour autant me poser de question. Ce n’est qu’à la fin, après qu’il m’ait accordé un entretien sur son passé de tibétain, qu’il me demanda sur un ton très posé :

- Mais que viens-tu faire dans ce camp ? Voilà une semaine que je te vois partir tous les jours avec mon fils, et maintenant tu me poses des questions sur mon histoire, quel est ton travail au juste ? 

- Je suis venu visiter votre camp pour voir comment vous viviez, lui répondis-je.

- Ah ! Alors tu es un touriste, tu fais de la randonnée (il faut noter que le Népal est avant tout visiter pour ses sentiers de randonnée) !

- Non, j’étudie la culture tibétaine, insistais-je, je m’intéresse au quotidien de la vie des Tibétains, je suis anthropologue : tout ce que vous faites m’intéresse : les cérémonies, ce que vous mangez, votre histoire, votre monastère, votre manière de vivre, etc.

- Donc tu es un humanitaire, me répondit-il. Mais pour quelle association travailles-tu ?

D’aussi loin que je me souvienne, même s’il acquiesça avec toute sa politesse asiatique, je compris malgré tout que le sens de mon travail lui échappait. Voici toute la difficulté que j’ai eue à surmonter lors de mon premier terrain : faire comprendre aux gens ce que je désirais faire chez eux. Les objectifs que je m’étais fixés avant de partir ont donc été difficilement réalisables, pour ne pas dire impossibles à remplir.

·        La caméra : le meilleur moyen de se faire comprendre. (Extrait) :

Merveilleuse invention que la caméra ! Alors que durant mon premier terrain j’avais beaucoup de mal à faire comprendre aux réfugiés mes motivations, mon second voyage fut beaucoup plus aisé. D’une part, la confiance des gens n’a fait que grandir et,  en revenant dans le même camp, j’avais désormais des amis plutôt que des collaborateurs ; d’autre part, j’étais équipé d’un caméscope, et les gens pouvaient se rendre compte de ce qui m’intéressait.

Quelle ne fut pas d’ailleurs ma satisfaction lors de mon troisième voyage d’apprendre que les réfugiés réclamaient sans cesse le film tourné à l’occasion de mes précédentes recherches deux ans plus tôt. Ce fut une consécration de voir mon travail enfin reconnu et compris d’eux. Toutes mes explications sur les raisons de ma venue dans le camp n’avaient jamais égalé l’exhibition de ma caméra. Tout à coup, le rideau se levait, et les réfugiés comprenaient tout l’intérêt de ma venue chez eux.

Les filmer était d’ailleurs déconcertant de facilité. Les Tibétains constituent un peuple très photogénique, ce qui n’est pas le cas pour tous. Bien souvent, lorsque un occidental croise l’objectif  d’une caméra, il gesticule,  fait des signes, rendant son attitude peu naturelle. Les Africains sont tout aussi exhibitionnistes : ils se massent devant l’objectif, crient, chantent, dansent. Un journaliste de télévision disait à ce propos qu’il fallait attendre qu’ils aient terminé leur « show » pour réellement les filmer. Après avoir retrouvé leur calme, ils sont alors photogéniques parce que naturels.

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Le premier point est pour moi d’aller au cœur du sujet filmé, de s’en approcher le plus possible. Le travail de l’ethnographe est bien souvent de restituer des techniques de fabrication traditionnelles, qui sont bien souvent sur le point de disparaître. Dans la majeure partie des cas, ces techniques sont minutieuses, aussi  il convient d’être le plus précis possible, donc de s’approcher au plus près sans toutefois déranger les acteurs et courir de risques. Rien n’empêche de filmer la scène dans sa généralité, mais il faut avant tout à penser à la filmer dans ses détails. S’il est nécessaire de montrer un cadre général, il est indispensable de filmer la scène dans le moindre détail, dans la limite de son intérêt et de la capacité de l’œil humain à discerner les choses. Rien ne sert par exemple de cadrer en gros plan les doigts d’un bûcheron en train de couper un arbre à la hache. Il est également inutile de s’inquiéter sur la durée d’un plan, qu’il soit général ou précis :. une fois le film terminé, les scènes superflues ou traînant en longueur pourront être coupées. L’intérêt est de filmer l’intégralité d’une scène, afin de restituer l’intégralité de celle-ci à l’image. Pour ma part, j’envisage toujours le fait que le public qui regardera mon film est profane : je filme donc un maximum de détails pour qu’il comprenne totalement le sens de la scène, en particulier s’il s’agit de la fabrication d’un objet.

dé que le matériel de base de l’anthropologue se compose toujours d’un  stylo et d’un carnet. Malgré tout l’attirail technologique que l’on peut emmener avec soi, rien ne vaut le souvenir d’un vécu, d’une émotion, couchés en quelques mots sur le papier. On peut à ce moment-là restituer ses propres sensations, ses approches du terrain, et défendre son point de vue à partir des relations que d’autres en ont faites.

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