Jean-Luc Chevanne
La subjectivité de la représentation descriptive ou picturale de l'autre résulte de relations multiples entre signifiant et signifié, image et chose, réel et virtuel, champ et hors-champ… Mais elle résulte également de l'interaction du transfert et du contre transfert induits par la médiatisation de l’image. Comment dans ces conditions est-il possible de rendre compte d’une réalité non subjectivisée par l’observateur, afin de restituer son objectivité scientifique au film ethnographique ? Nous tenterons ici de cerner la problématique des relations de l’homme à son image et à l’imaginaire.
La plupart des grands mythes font remonter à la vibration primordiale, à la syllabe sacrée, au Verbe, l'origine de toute chose. Quelle partition peut donc jouer le son dans la naissance de la vocation ethnographique ? Pour ma part, je dois cette vocation aux reportages radiophoniques de Samy-Simon [1] .
Le
son interpelle l’imaginaire et ma vocation pour l’ethnographie est née du son.
Au début des années 1960 (j'avais alors douze ans), j'écoutais tous les soirs,
sur un petit poste de radio de fabrication personnelle, les émissions diffusées
sur petites ondes par la R.T.F. lorsque le journaliste de grand reportage Samy-Simon
fit entrer l'Asie dans mon imaginaire. Dans une série d'émissions rétrospective
de ses grands reportages intitulée «Ma mémoire est la vôtre», il évoquait à
l'antenne ses souvenirs de reportages dans ces pays lointains qui n'étaient
alors accessibles qu'aux plus fortunés, illustrant ses récits d'enregistrements
inédits effectués sur le terrain avec des moyens de moins en moins rudimentaires,
à mesure que progressait la technologie des appareils de prise de sons [2]
.
C'était un soir d'automne ; le vent agitait les feuilles du noyer sous les fenêtres de ma chambre lorsque, du casque de mon petit récepteur à lampe dont le filament rougeoyait dans la pénombre comme une présence chaleureuse, est sorti l'appel de l'Asie : Samy-Simon évoquait ce soir-là ses voyages en Extrême-Orient en des termes que je ne devais jamais plus oublier :«Quand j'écoute chanter l'Asie dans ma mémoire, c'est une étrange symphonie que j'entends, où chaque instrument jouant sa partie me rappelle une étape de mon voyage. Tantôt c'est le vena , l'un des plus vieux instruments à corde du monde, fait de deux calebasses évidées reliées entre elles par une planche enduite de cire et, quelque part en Inde, une princesse de légende, drapée dans les plis d'un sari tissé de fils d'or, danse dans un rayon de lune sur les marches d'un temple dédié à Siva ... Ou bien, c'est le son de la flûte et de l'antique mridenga , l'ancêtre de tous les tambours, et une procession s'avance sur une route poudreuse bordée d'immenses banians, derrière un char immense tiré par six bœufs sacrés, où trônent en majesté Lord Krisna et la bergère Rada ... Ou bien c'est le son aigre d'une flûte de bambou, et un jeune berger fait boire son buffle noir dans le Gange, tandis que sur la berge, à deux pas de lui, s'alignent les bûchers où les corps achèvent de se consumer... Ou encore éclate dans la nuit le son d'une cornemuse ; et me voici bien loin de là, dans les neiges de l'Himalaya, avec les soldats Sikh de l'armée de l'Inde, ô Kipling, à une portée de fusil des Chinois à l'affût, tout en haut d'une crête qui découpe le ciel en dents de scie (...)Oui, tout cela que je brasse pêle-mêle dans ma mémoire, c'est l'Asie ... L'Asie avec ses foules innombrables, sa foi millénaire, son puissant remugle, son odeur de musc et d'encens, d'eau fétide et de poisson frit, sa terre craquelée comme la peau d'un vieil éléphant, ses fleuves vastes comme des mers, son air moite, ses lianes étouffantes, l'Asie où tout est fluide, mouvant, précaire, incertain, où tout mijote, fermente, croupit, se décompose et recommence... Continent de la misère et de la multitude, formidable, inquiétant, inachevé, et qui n'en finit pas depuis six mille ans de se faire et de se défaire...» [3]
PREMIER TERRAIN
PREMIER TRAITEMENT MEDIATIQUE DES DONNEES
SON, IMAGINAIRE ET SUBJECTIVITE
SIGNIFIANT, SIGNIFIE, REFERENT, REFERE
VOIR, REGARDER, ETRE VU
VOIR : PREMIERES THEORISATIONS
REGARDER : QUESTIONS ETHNOLOGIQUES, ETHIQUES ET POLITIQUES
ETRE VU OU DONNER A VOIR ?
CULTURE ETHNOGRAPHIQUE ET AUDIMAT
L’UNESCO ET LA PRESERVATION DES CULTURES : MYTHES ET REALITES
ON COUPE !
[1] Radio-reporter à Radio Paris, puis à Radio Luxembourg , à France II et à France I grandes ondes (aujourd'hui à France Inter). Réalisateur de télévision à la RTF.
[2] Curieuse histoire que celle de cet enregistrement dont je devais retrouver fortuitement une copie dans un vieux stock de bandes de montage dont se débarrassa la Maison de la Radio quelque huit ans plus tard...
[3] Samy-Simon, «Ma mémoire est la vôtre», R.T.F. (1961)