ETIENNE JULES MAREY, LES ORIGINES DU CINEMA
J-D Lajoux
"Le jour où Muybridge, de San Francisco, réussit à photographier vingt-quatre attitudes successives d'un cheval pendant un pas de galop, la science fut dotée d'une méthode précise pour l'analyse des mouvements de l'homme et des animaux. Le célèbre photographe américain montra lui‑même les applications qu'on pouvait faire de sa méthode à la connaissance des allures du cheval ou des grands quadrupèdes, et à celle des principaux mouvements de l'homme; enfin, disposant dans un zootrope les images qui correspondaient aux phases successives d'un mouvement périodique, il parvint à donner aux yeux l'illusion de ce mouvement lui‑même. Le cycle des applications de la photographie aux études physiologiques était tracé dans son entier. Mais comme rien n'arrive du premier coup à la perfection, la méthode de Muybridge avait certains défauts et présentait dans son application des difficultés sérieuses. L'invention des plaques au gélatino‑bromure d'argent permit bientôt d'obtenir, avec des poses très courtes, des images bien modelées, au lieu des simples silhouettes que donnait le collodion humide. Les intervalles de temps qui séparaient les images successives furent rendus plus égaux, conditions indispensables pour la détermination des phases du mouvment. Enfin, les appareils zootropiques destinés à reproduire l'apparence des mouvements étaient assez imparfaits et déformaient sensiblement les image ; ils ont reçu de monsieur Anschütz, de Lissa, des perfectionnements importants [1] . "
Ces déclarations ont été écrites, fin 1889, par Étienne Jules Marey, le premier chercheur qui, en 1882, énonçait les fondements de la synthèse de la vision. Il ne s'agit pas, comme l'a découvert Joseph Plateau, des phénomènes de la persistance rétinienne, pour lesquels ce dernier trouva des applications pratiques donnant à l’œil l'apparence du mouvement, mais d'un projet complet et rigoureux évaluant les possibilités d'enregistrement, puis de restitution, par le truchement de la photographie, non seulement du mouvement mais aussi de la vie, de la réalité. Et ce projet n'est pas resté lettre morte, loin s'en faut, puisqu'il a donné naissance à une série d'appareils tant d'enregistrement que de restitution et de projection du mouvement qui, dans leur quasi-totalité, sont des appareils de recherche, de mesures scientifiques. Ainsi, le cinéma scientifique n'est pas une application, une utilisation spéciale du Cinéma mais, au contraire, c'est le moyen technique que nous désignons aujourd'hui par ce terme de "cinéma", qui est une retombée de la recherche scientifique, une digression, un détournement dans l'utilisation d'un moyen d'enregistrement mis au point par des scientifiques. Plus précisément, ce sont les physiologistes et les anthropologues qui ont imaginé et réalisé les systèmes optiques et mécaniques, qui en constituent les éléments fondamentaux.
Jules Marey
[1] Cf. L'analyse des mouvements par la photographie, Paris‑Photographe, 1891, pp. 5‑12. L'éditeur Paul Nadar insère au début de l'article la lettre d'envoi de É. J. Marey son ami. Cette lettre a été postée à Naples le 28 février 1890, et laisse penser que cet article, envoyé en remplacement d'un autre non encore achevé, a été écrit en fin 1889.