MASCARADES, PARADIGMES ET EMPIRISME

Jean Dominique Lajoux

Extrait
Geste et Image

Dans tous les pays, d'innombrables articles ont été publiés sur les mascarades d'hiver et sur les diverses fêtes qui jalonnent le cours de l'année. Dans leur immense majorité ces articles sont avant tout des étalages de mots savants n'ayant souvent que peu de rapport avec le sujet ou, pire encore, des interprétations a fondement "psycho-socio-économico-politique" qui se réfèrent aux pensées fondatrices de quelques savants a la mode. Comme le défaut majeur de ces auteurs est d'ignorer de plus en plus le travail de terrain, c'est-à-dire "l'enquête ethnographique" on arrive au résultat absurde de lire un texte sur une coutume annoncée par son titre mais dont il ne sera pas question dans le corps de l'article. Ainsi saura-t-on tous les supposés tenants et aboutissants d'une coutume sans jamais avoir, même résumée, une description de cette coutume qui permettrait de juger des interprétations de l'auteur. Comme les théories les mieux établies n'ont qu'une durée de vie limitée, surtout en sciences de l'homme, toute cette belle littérature poudre aux yeux, complètement inutile, est frappée d'obsolescence lorsqu'une nouvelle théorie prend le pas sur la précédente. II faut cependant reconnaître qu'en cette fin de siècle les nouveaux théoriciens ne se bousculent pas aux portillons de la gloire pour atteindre a la notoriété. Tout cela ne serait pas grave mais seulement regrettable si de ce fait, les coutumes maltraitées étaient assurées d'une longue vie. Ce qui malheureusement n'est pas possible. Une mascarade observée cette année ne se reproduira peut-être pas l'année prochaine, peut-être plus jamais. II n'en restera donc que des pages irresponsables, écrites par un auteur plus en mal de promotion que de préoccupation de protection des traditions. Tout véritable ethnologue devrait pourtant se préoccuper de protéger l'identité culturelle des groupes humains chez lesquels il a choisi de travailler. Mais c'est souvent le contraire qui peut être constaté, l'ethnologue fournissant, parfois innocemment, des informations, des arguments aux colonisateurs de tous poils pour assurer une plus rapide pénétration du rouleau destructeur que représente la civilisation dominante au cœur de la culture indigène. Celle-ci ne saurait résister le temps d'une génération ni aux chants des sirènes des transistors et de la télévision ni aux scintillements des dollars. II en va de même pour les religions anciennes, autochtones qui succombent de plus en plus rapidement aux offensives prosélytes des grands empires monothéistes que sont les religions intransigeantes telles que le christianisme et l'islamisme.

Les ethnologues auront disparu dans moins d'une décennie victimes de leurs divagations intellectuelles. Leurs successeurs, des "socio-psycho" quelque chose, errent déjà dans les quartiers des villes en quête de quelque recette pour endiguer la violence et le racisme comme d'autres s'extasient sur la frénésie des musiques modernes ou sur les rites des supporters des nouvelles religions que sont le football, le rugby, le vélo ou le tennis. Toutes religions assurées d'une diffusion planétaire accélérée, grâce d'une part aux enjeux financiers colossaux que représentent les industries de la musique et du sport et d'autre part a la couverture mondiale des événements assurée par les chaînes de télévision. (.../...)

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