L’HONNEUR RETROUVE D' ETIENNE-JULES MAREY

Jean-Dominique Lajoux

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Le cinéma est-il né d'une poire en caoutchouc sous les sabots d'un cheval ?

La France célèbre cette année le centenaire de la naissance du cinéma. L'occasion toute trouvée, prurit cocardier oblige, de hisser au pinacle deux personnages qui, dans l'histoire du septième art, n'ont rien apporté qui n'existât déjà sur le plan de la synthèse du mouvement, mais dont l'appareil leur assura en quelques années la fortune, moyennant une organisation commerciale et industrielle aussi redoutable qu'efficace. Alors, qui mérite le titre de père du cinéma ? Un autre Français, médecin physiologiste et professeur au Collège de France Etienne‑Jules Marey. Zoom arrière sur l'aventure scientifique d'un inventeur oublié.

Le cinéma, techniquement parlant, existait depuis longtemps lorsque les frères Lumière, en décembre 1895, firent la démonstration de leur appareil, lequel n'était ni plus ni moins que l'un des nombreux chronophotographes existants. C'est d'ailleurs sous l'appellation d'« appareil chronophotographique » que les deux Lyonnais déposèrent leur première demande de brevet. Le « cinématographe » avait déjà fait l'objet d'une demande de brevet en 1892 par Léon Bouly, un autre Français (un exemplaire au moins du vrai  « cinématographe » est conservé au musée des Arts et Métiers), Mais n'ayant pu payer, en 1893, le second versement pour couvrir son invention, Bouly perdit toute protection et les Lumière lui « empruntèrent » son obturateur et son appellation pour améliorer leur prototype.

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Pour en savoir plus :

• E.‑J. Marey, Le Mouvement, Paris, Masson (1894). Réédité en 1995 par Jacqueline Chambon.

• J.‑D. Lajoux, Marey et la naissance du cinéma, in « Le Cinéma et la science », coordonné par Alexis Martinet, Paris, CNRS, 1994, 4°, p. 34 à 47.

• M. Braun, Picturing Time, Chicago University Press, 1992, 4°, 450 p.

• Laurent Mannoni, Le Grand Art de la lumière et de l'ombre, Paris, Nathan, 1984, 8°, 505 p.

• Michel Frizot, E.‑J. Marey, (1830‑1904). La Photographie du mouvement, centre Georges Pompidou, musée  national d'Art moderne, 1977.

 

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ANNEXES

(EXTRAITS : (cliquer sur les liens surlignés)

Le fusil photographique.

Le chronophotographe à plaque fixe.

A partir de mai 1882, le chronophotographe à plaque fixe sert à l'étude de nombreux mouvements liés à la locomotion humaine. L'armée finançait certaines de ces recherches. Objectif: comment faire marcher un homme vite, longtemps et lesté d'une bonne charge, sans trop le fatiguer. Cette technique d'observation s'avérera toutefois inutilisable pour les mouvements de faible amplitude ou de faible vitesse. La solution ? La photo partielle. Principe : réduire la surface des membres en mouvement.

 Marey, pour ses « photos partielles », habille ses sujets tout de noir et fait coudre de fines bandes blanches sur les manches et les jambes du costume. La photographie de l'homme ainsi vêtu se déplaçant devant le fond noir, donnera une sorte de graphique du mouvement étudié. L'exposition de ces images se fait au moyen d'un large disque obturateur percé de fentes qui, à leur passage devant l'objectif, laissent passer l'image du sujet qui s'imprime sur la plaque selon son attitude et sa position dans l'espace. Grâce à ce dispositif, Marey pouvait atteindre la cadence de cent images/seconde.

Eadweard Muybridge. Clip vidéo non disponible dans cette version

L'une des douze vues de la série du galop prises en 1878. Pour réussir l'impossible instantané, le studio de plein air est entièrement tapissé de blanc et orienté, plein sud, face au soleil. Le sujet se découpe alors en silhouette sur ce fond blanc marqué de repères spatiaux. Dans les premières expériences, le cheval déclenchait lui‑même, l'un après l'autre, les obturateurs de chacune des douze ou vingt quatre chambres photographiques, en rompant, sur son passage, les fils tendus retenant les obturateurs à guillotine.

Les premières images sur bande. Clip vidéo non disponible dans cette version

Jusqu'à ce jour, aucune bande papier originale exposée n'a été retrouvée. Ne subsistent que ces gravures d'une main en gros plan, réalisées en 1888 et publiées dans les Archives de physiologie en juillet 1889.

La caméra électrique. Clip vidéo non disponible dans cette version

Vingt ans à peine après la première du galop du cheval, la photographie est devenue un moyen d'enregistrement d'une grande finesse. Les images sont nuancées, même si le jaune et le rouge restent toujours inactiniques. Cette image de la cour de la gare Saint‑Lazare est extraite du film 35 mm d'une minute de durée. Elle a été exposée avec sa ciné‑caméra électrique. Marey y verra défiler des chevaux à toutes les allures, attelés à des chars ou à des diligences, et même un tramway. Avec ce genre de vues, il a franchi un pas. Mais il ne s'agit probablement plus pour lui de chronophotographie au sens noble.

Le phonoscope Clip vidéo non disponible dans cette version

imaginé et mis au point par Georges Demeny, le phonoscope, ou « portrait vivant », mise sur l'attrait certain du portrait en mouvement, opposé au portrait académique, posé et figé. L'idée est de faire poser le sujet devant le chronophotographe et de lui faire dire une phrase courte qu'on saura lire sur les lèvres lorsque les vues seront visionnées avec le phénakistiscope. Lorsque le produit est montré à la presse, en 1892, les éloges pleuvent. Demeny lui‑même y prononce la phrase célèbre « je vous aime » en 24 images. L'apprentissage de la lecture sur les lèvres par les sourds ajoute une valeur scientifique au projet. Mais le succès ne sera pas au rendez‑vous et les sourds ont beaucoup de mal à lire. Ainsi les mots prononcés par cette femme restent‑ils toujours mystérieux. Peut‑être, italienne et amie de Marey, prononçait-elle « Milano, Milano »…

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