L’ETHNOLOGUE ET LA CAMERA

Jean‑Dominique Lajoux [1]

NOTE DE LA REDACTION : Depuis la première publication de cet article (1970), de nouvelles fonctionnalités liées à l'édition électronique ont notamment rendues possibles les prémonitions de l'auteur concernant l'utilisation du support filmique. Ainsi, la représentation du Tang Koa (carillon de bambou) ne se limite plus à une simple photographie noir et blanc comme dans le N° original, mais comporte également une copie du film en couleurs et du son correspondant recueillis par J-D Lajoux en décembre 1955. De même, un diaporama des photographies prises par l'auteur lors de l'évacuation des villages nubiens condamnés est désormais accessible sous le titre "dernier témoignage"

 

 

 

L'image photographique ou cinématographique joue un rôle de plus en plus important ‑ et parfois essentiel ‑ dans le développement de certaines sciences. Des séquences de films montrant une éruption solaire ou les battements d'ailes de la libellule constituent des « observations » scientifiques, et tout spectateur les considère spontanément comme liées à la recherche. Mais qu'apparaissent sur l'écran un paysan poussant une brouette ou un Africain travaillant son champ, un bal de 74 juillet ou une procession religieuse : rares seront ceux qui verront là aussi des séquences de films de recherche. Et pourtant, en utilisant des documents de ce genre, les ethnologues peuvent taire d'utiles analyses, voire élaborer des théories. I! est donc légitime de s'interroger sur l'importance de ces moyens d'observation que sont la photographie et, mieux encore, l'image photographique animée. Ces techniques ouvrent sans doute à l'ethnologie des possibilités encore mal exploitées.

Les rapports du cinéma et de l'ethnologie sont relativement ténus, et cela malgré une production assez importante de films ethnographiques. Comment expliquer cette contradiction ?

D'un point de vue scientifique, on attend d'un film ethnographique qu'il donne une description précise de la vie d'un groupe ethnique, de ses diverses techniques, de son organisation sociale et religieuse. Mais pratiquement, à quelques exceptions près, les films actuels obéissent aux critères de vision et de rentabilité du cinéma commercial. II en résulte que les descriptions sont souvent trop sommaires et présentent de façon trop complaisante des rites plus ou moins spectaculaires. Conçus comme spectacles plutôt que comme documents d'étude, maints films publiés demeurent sur le plan ethnologique en deçà de ce qu'étaient les « rushes » [1] qui leur ont donné naissance.

Un autre handicap tient aux conditions d'exploitation. Les points de consultation (quand ils existent !) sont rares et dispersés. Les films ethnographiques ne peuvent donc être étudiés de façon satisfaisante, alors que de nombreuses bibliothèques mettent les documents imprimés à la portée des chercheurs. Par ailleurs, un texte est une présentation conceptualisée des faits, alors que le film présente le fait lui‑même, par bribes ou intégralement (la conceptualisation en images étant, pour longtemps encore, une vue de l'esprit).

La supériorité manifeste du film dans la description des gestes et des mouvements doit cependant le promouvoir au rang de publication scientifique. II en sera ainsi quand, d'une part, les ethnologues cesseront de le considérer exclusivement comme un spectacle à voir ou à présenter en public dans une salle obscure ; et quand, d'autre part, il sera possible de visionner et d'étudier n'importe quel film dans les futures « vidéothèques » [2] consacrées aux sciences humaines.

A LIRE EGALEMENT DANS LA VERSION COMPLETE :

Qu'est‑ce qu'un film ethnographique ?

Un remarquable instrument d'enregistrement et d'analyse

Louis Lumière était‑il ethnographe?

Une urgence : lancer de grands programmes.

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ANNEXES (EXTRAITS)

Un organisme comme l’UNESCO, qui a investi des sommes colossales pour sauvegarder des temples, visages d’une civilisation ancienne, n’a pas été capable, sinon de préserver, au moins de sauver par toutes les méthodes d’enregistrement possibles une culture spécifique qui a été détruite sous nos yeux.

Les photographes et les cinéastes se sont succédés par centaines pour voir et photographier les immenses travaux de découpage ou de reconstitution des temples. Aucun d’eux n’a jeté un regard sur le paysan nubien qui attendait sur la berge l’arrivée du bateau de déménagement. Aucun crédit n’a été affecté à l’étude ethnographique des habitants de ce pays, ne fut-ce que par intérêt pour leur architecture.

De tous les merveilleux villages nubiens qui bordaient  le Nil, en amont d’Assouan, jusqu’à la frontière soudanaise, il ne reste aujourd’hui qu’une nappe de boue au fond d’un lac de barrage.

Dans le diaporama qui suit, vous en trouverez le dernier témoignage.

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Ce carillon de bambou est une sorte de xylophone automatique. Tout au long de la période de croissance du riz, chez les Sedang du sud Viet-Nam, il répète inlassablement la même phrase musicale nuit et jour. Construit prés des champs de montagne, les « raïs », il doit, grâce à sa musique, éloigner les animaux qui seraient tentés de venir brouter le riz en herbe.

La pelle pleine d’eau (cf schéma) pèse plus lourd que le contrepoids situé à l’autre bout de la liane de liaison. La pelle descend par son propre poids. Le bâti mobile, solidaire de la liane, est alors animé d’un mouvement « aller » et les marteaux qui y sont suspendus frappent certains des éléments musicaux soutenus par un bâti fixe (photo ci-dessous). Dans sa descente, la petite pelle glisse sur un bambou incliné qui l’éloigne de la chute d’eau ; elle se vide, puis elle est ramenée sous la chute par le contrepoids revenant à la verticale. Le bâti mobile est alors animé d’un mouvement de retour. La phrase musicale commencée au mouvement aller continue par percussion des éléments restés inactifs. Puis le cycle recommence.

MIEUX QU’UN LONG DISCOURS…

La description complète et précise de cet instrument de musique demanderait plusieurs pages de texte. La photographie en donne une image qui est saisie instantanément dans sa totalité. Toutefois, elle ne permet pas d’en comprendre le fonctionnement. Le dessin peut venir au secours du texte pour faciliter l’explication. La transcription musicale des notes émises par les bambous peut permettre aux musicologues d’imaginer la musique produite par l’instrument.

Un plan de cinq secondes de cinéma permettrait de comprendre le fonctionnement sans autre explication. Trente secondes de film à son synchrone expliqueraient à un enfant de huit ans la marche de ce carillon et du mécanisme hydraulique qui en est le moteur, et lui en restitueraient la musique.

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POUR UN « LABORATOIRE NATIONAL DU CINEMA »

On admet généralement que le tiers, et parfois plus, des prises de vues est éliminé lors des opérations de montage. Contrairement  aux films mis en scène où les chutes, bien plus importantes d’ailleurs, sont à jeter, les chutes des films ethnographiques sont autant de documents intéressants à conserver puisque, a-priori, si l’opérateur a filmé, c’est parce que l’événement auquel il assistait était intéressant.

Des lors, il n’existe qu’une solution pour constituer une cinémathèque du film ethnographique si l’on souhaite conserver l’ensemble du matériel filmique rapporté par les ethnographes : établir une copie d’archives de l’ensemble du tournage réalisé (après synchronisation des sons, s’il s’agit d’un film à son synchrone).

La copie d’archive, couramment appelée « copie marron », ou « de sécurité » dans la terminologie cinématographique, permet d’établir de nouveaux négatifs. Elle doit être tirée avant toute opération visant à couper dans l’original. Ainsi, deux genres d’exploitation peuvent être réalisés à partir des mêmes éléments. Une exploitation immédiate, laissant toute liberté au chercheur pour utiliser son film original comme il l’entend ; et une exploitation différée, par le même chercheur ou par d’autres, à partir des contretypes qu’il est possible de tirer de la copie d’archives.

Ce système de conservation des films est actuellement  pratiqué par le département cinéma du musée des arts et traditions populaires, axé essentiellement sur l’ethnologie française. Il est regrettable que cette technique ne soit pas généralisée à l’ensemble de la production ethnographique. En effet, il est impossible de reconstituer la chronologie des prises de vues avec la multitude des morceaux de film qui tombent au cours du montage, et les éléments séparés (que constituent les chutes) perdent les 9/10émes de leur valeur  scientifique et documentaire dès qu’ils sont isolés de leur contexte chronologique.

La création d’un « laboratoire national du cinéma » permettrait de simplifier tous les problèmes administratifs posés par le fonctionnement d’une cinémathèque nationale du film scientifique. Les avantages procurés par un tel laboratoire seraient innombrables.

Le premier de ces avantages serait de regrouper toutes les productions de tous les chercheurs utilisant le cinéma comme moyen d’expression, et par conséquent de résoudre tous les problèmes liés à la confection des copies d’archives et à leur conservation. Le second serait d’assurer les moyens de fabrication exigés par la distribution, tant dans le circuit commercial que dans celui de l’éducation nationale (écoles, lycées, collèges, universités) de ces films ethnographiques qui ont actuellement une diffusion généralement restreinte.

Un troisième avantage, qui n’est pas des moindres, serait de mettre sur pied un laboratoire de recherche sur le matériel et sur les émulsions, les traitements, les possibilités d’agrandissement et de réduction des images, et cela pour le plus grand bien tant des chercheurs cinéastes que du cinéma en général

POUR EN SAVOIR PLUS

Félix Régnault, « Le rôle du cinéma en ethnologie », La Nature, Paris 1931

Jean Vivié, Traité généra! de technique du cinéma, Vol. 1, BPI, Paris 1946.

Pierre Jacques, Univers du Cinéma, Les encyclopédies F. Touron. Paris 1966.

André Leroi‑Gourhan, « L'expérience ethnologique » ;

Jean Rouch, « Le film ethnographique», Ethnologie générale de l'Encyclopédie de la Pléiade, Gallimard, Paris 1968.

Yvan Polunin, «Visuel and sound recording apparatus in ethnographie fieldwork », Current anthropology, Vol. 11. n° 1, Chicago, février 1970.

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[1]  Rushes bobines brutes, telles qu'elles sortent du laboratoire de développement

[2] Cinémathèque constituée de films transposés sur bandes magnétiques.



[1] Article paru dans La Recherche Numéro 4, Septembre 1979