Le film ethnographique

Jean-Dominique Lajoux [*]

 

Extrait
A lire
Conclusion

 

Les données ethnographiques recueillies, puis publiées, sont accessibles et disponibles dans les bibliothèques (livres, manuscrits, estampes), les phonothèques (disques, bandes magnétiques sonores), les photothèques (photographies) et les musées (objets). Par rapport à ces sources traditionnelles, le film est toujours un parent dispendieux sans domicile fixe. Il n'existe pas encore en France de centre de consultation individuelle de films. Pourtant, dans le domaine des moyens audio‑visuels, le cinéma tient une place prépondérante. Ne permet‑il pas d'enregistrer et de restituer l'image d'une réalité où le mouvement, la couleur et le son interviennent et se combinent ? De telles possibilités devaient tenter les ethnologues, et, en effet, certains d'entre eux se sont intéressés â ce nouveau moyen d'enquête, avec d'autant plus d'enthousiasme que l'évolution des techniques éliminait peu à peu les dernières difficultés d'utilisation pratique. Il n'en reste pas moins vrai que les oeuvres de ces ethnologues sont  in consultables et inconnues. 

Depuis Louis Lumiere, à qui on doit l'invention, en 1895,du cinématographe et à qui l'on doit aussi la réalisation des premiers documents filmés d'ethnographie, les spécialistes des sciences de l'homme ont peu à peu délaissé ce moyen prodigieux d'analyse du mouvement et d'enregistrement du « temps ». Aujourd'hui on découvre, ébloui, les chronophotographies de Muybridge effectuées plus de dix ans avant l'invention des frères Lumière.

La transposition sur pellicule cinéma des photos‑analyses de mouvements simples du corps humain (obtenues par d'ingénieux dispositifs de prises de vues successives avec plusieurs appareils) fait naître le mouvement par l'artifice de la projection1.

Au spectacle des innombrables études de Muybridge mises ainsi en film, il se dégage une certaine éthique de la recherche que les anthropologues ont presque totalement oubliée depuis.

Félix Regnault, autre grand précurseur du film ethnographique de l'époque de Louis Lumière, écrivait en 1931 :

« Le succès prodigieux du cinéma fait oublier l'importance du film pour les recherches scientifiques. En ethnographie, l'étude des films aussi bien que celle des phonogrammes est une nécessité.

Les musées d'ethnographie devraient posséder des cinémathèques et des phonothèques au même titre que des bibliothèques et des vitrines pour conserver les objets. Déjà les nations étrangères entrent dans cette voie. (... ) Et nous qui avons découvert le cinéma restons en retard.

Films et phonogrammes sont des matériaux qu'oeuvreront, dans un avenir proche, tous les savants des sciences humaines. Grâce à eux, le psychologue, l'ethnologue, le sociologue, le linguiste, le folkloriste collectionneront dans leurs laboratoires tous les comportements des nombreuses ethnies et pourront en évoquer à leur gré la vie. En analysant, en mesurant ces documents objectifs, en les comparant, en les sériant, ils arriveront à fixer les méthodes qui conviennent â leur science, à connaître les lois de la mentalité humaine2 »

Ce texte est encore du domaine de l'utopie ou peu s'en faut. De nos jours, les adeptes du film ethnographique sont partagés en deux camps. Les plus nombreux voient dans le film un moyen d'expression qu'ils préfèrent à la littérature, les autres, surtout Américains, trouvent dans le cinéma un moyen et un outil de recherche, celui‑là même que préconisait Régnault. Cette forme de recherche rallie de plus en plus de fidèles. Ces derniers voudraient faire du film une nouvelle source de données pour l'histoire de l'homme, des archives filmées comparables aux archives nationales ou départementales.

En effet, les utilisateurs de documents filmés recherchent de plus en plus des éléments bruts, indemnes de toute élaboration et de tout montage. Des centres d'archivage et de consultation de films sont à créer d'urgence pour répondre à ces demandes spéciales.

Nous allons donc traiter tour à tour les problèmes spécifiques de l'enregistrement des données et de la fabrication des films, quelle qu'en soit la finalité. Puis nous évaluerons les diverses utilisations possibles des documents recueillis en fonction des niveaux de développements actuels et prévisibles, dans un futur proche, des techniques d'analyse ou de diffusion du film.

1- L'enquête ethnographique par le film

Selon la spécificité à laquelle il se consacre, le chercheur se trouve parfois dans l’obligation d’utiliser le cinéma, soit parce qu’il souhaite enregistrer des situations, des évènements fugaces, ayant par la suite la possibilité de travailler sur ces enregistrements seul ou avec les acteurs y figurant ; soit qu’il ait envisagé de décrire des opérations techniques, des rites complexes, etc . Nous n’entrerons pas plus dans le détail et nous allons étudier les conditions et les problèmes que pose l’utilisation du cinéma, car de nombreuses contraintes régissent les méthodes d’enregistrement cinématographique pendant la phase de l’enquête. Les unes découlent du matériel utilisé, les autres de l’objet à filmer.

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A LIRE EGALEMENT

A. Le matériel

B. .L'élaboration des données filmiques

a) Développement des pellicules cinématographiques

b) Synchronisation de l'image et du son

c) Montage et sonorisation

d) Archivage et conservation

e) Financement, consultation et diffusion

II. Cinéma et ethnologie

A. Le film scientifique

a) Le film, élément dynamique de la recherche

b) Rapport entre la durée filmique d'un événement et sa durée réelle

c) L'analyse des données

B. Le film d'expression

a) Le film de type monographique

b) Le film de type biographique

c) Le film de structure complexe

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Conclusion

L'augmentation continue du nombre des utilisateurs de moyens audio-visuels a depuis quelques années ébranlé les bases sur lesquelles reposait l'éthique de la collecte des données ethnographiques. L'appareil photographique et le magnétophone sont devenus peu à peu les instruments de recherche de l'ensemble des ethnologues. L'utilisation de la ciné-caméra tend aussi à se généraliser. Si les résultats obtenus par l'utilisation de la photographie ou de la bande magnétique sont sans équivoque, il semble au contraire que le film ait déçu les espoirs qu'il avait suscités depuis de longues années. Deux raisons essentielles expliquent les motivations de cette désaffection temporaire. La première est celle de sa diffusion quasiment nulle. On peut à ce sujet poser la question : des films ethnographiques, pour quoi faire ? La seconde est due aux difficultés que le film ethnographique a éprouvé à se dégager de l'étreinte du cinéma d'auteur avec lequel il est souvent confondu par les ethnologues qui furent les premiers à l'utiliser. La mise en service inéluctable â plus ou moins long terme de vidéothèques avec centres de consultation individuelle de films ethnographiques et la commercialisation des vidéo-cassettes vont promouvoir la diffusion de ces oeuvres cinématographiques. Les systèmes vidéo faciliteront à l'excès la comparaison de plusieurs films entre eux, simultanément sur plusieurs écrans. Nous sommes à la veille d'une probable révolution des méthodes et des thèmes dé recherche basés sur l'utilisation du cinéma en ethnologie.

Enfant légitime du film d'aventure et d'exploration, le film ethnographique progresse aujourd'hui dans plusieurs directions très différentes.

‑ Fer de lance de l'évolution, le film militant ou film engagé veut aider les minorités ethniques à se libérer du joug de l'impérialisme, qui rôde, latent, sous diverses formes.

Ce genre de documents peut aussi plaider la cause de groupes sociaux ou professionnels.

Les faibles moyens financiers dont disposent les équipes ou les « collectifs » qui les réalisent les obligent à utiliser les techniques nouvelles très directes du super 8 et mieux encore de la vidéo. Cette branche est sûrement la plus active dans le domaine des sciences de l'homme.

‑ En deuxième position viennent les oeuvres monographiques ou biographiques qui, de plus en plus, sont réalisées pour accompagner un mémoire de maîtrise ou une thèse. La technologie ou les rituels sont les deux sujets favoris de ce genre. Le format super8 est de plus en plus utilisé pour leur réalisation.

‑ Ensuite, de tendance récente, le développement à l'échelon mondial des collectes de documents cinéma sonore pour tenter de conserver les différents aspects de la vie quotidienne ou d'exception des hommes de tous les pays, de tous les groupes ethniques. Il s'agit de constituer les archives de l'homme. Les pays en cours de développement s'associent à cette collecte gigantesque, et il sera de plus en plus difficile de faire des recherches dans les pays jeunes si la copie intégrale des éléments enregistrés n'est pas déposée en retour dans les archives des universités ou laboratoires de ces nouveaux pays qui constituent ainsi leurs archives nationales. C'est le début d'une « anthropologie partagée » .

‑ Enfin, le film source de données ethnographiques ou anthropologiques. Les chercheurs américains explorent déjà cette voie29 ; ils étudient les comportements humains par une analyse minutieuse de documents cinématographiques bruts. C'est une des approches possibles pour parvenir au film scientifique en sciences de l'homme. Les découvertes qui vont se faire jour seront de puissants stimuli à l'imagination et à l'expérimentation de nouvelles méthodes d'investigation et d'utilisation du film.

En conclusion, quelle que soit notre conception personnelle du film ethnographique, il est du devoir de chacun de ne pas laisser s'échapper à jamais les possibilités de fixer sur la pellicule chaque scène ou chaque acte de la grande aventure humaine. L'utilisation des moyens audiovisuels est certainement la méthode la plus sûre pour tenter de nous connaître et de nous reconnaître mutuellement.

GESTE ET IMAGE RETOUR

*in . Robert Cresswell, Maurice Godelier :OUTILS D’ENQUETE ET D’ANALYSE ANTHROPOLOGIQUESMASPERO 1976

1 Jean‑Paul BEAUYLET, Edward Muybridge ou le Degré Zéro de l'écriture cinématographique, thèse de 3' cycle, Paris/Nanterre, 1974

2 Félix RÉGNAULT, « Le Rôle du cinéma en ethnographie », La Nature, Paris, 1931

29 A ce sujet, cf. E. Richard SORENSON, H Anthropological Film : a Scientific and Humanistic Resource », Science, vol. 186, n° 4 169, Washington, 20 décembre 1974, p. 1079 à 1084